Regardez une carte de Lormont datant du début du XXe siècle. Entre la falaise calcaire et le fleuve s'étend une étroite bande de terre que les anciens appelaient « le bas » — et sur ce bas, serré contre la berge, on distingue des hangars, des cales de lancement, des formes de radoub. Ce sont les chantiers navals lormontais, aujourd'hui presque entièrement disparus sous les remblais et les zones industrielles. Notre association s'est donné pour mission de reconstituer leur histoire avant qu'elle ne s'efface définitivement.

La construction navale sur la rive droite de la Garonne remonte au moins au XVIIe siècle. Les atouts du site étaient réels : le calcaire des coteaux fournissait du lest, les forêts de l'Entre-deux-Mers livraient du chêne et du pin maritime, et la main-d'œuvre locale — habituée au travail du bois — était abondante. Les chantiers produisaient surtout des navires de taille moyenne : allèges, gabarres, chaloupes pontées, et parfois de petits caboteurs destinés au commerce côtier jusqu'à Bayonne ou Royan.

« Le marteau sur le calfat résonnait toute la journée, comme une horloge. Quand on n'entendait plus rien, c'est qu'il y avait un problème. »

Madeleine, 84 ans, petite-fille de calfat

Nos recherches aux Archives départementales de la Gironde ont permis de recenser au moins sept établissements distincts ayant exercé entre 1750 et 1940. Le plus important, le chantier Dufour-Lacoste, employait jusqu'à quarante ouvriers à son apogée dans les années 1880. Un recensement de 1886 que nous avons retrouvé liste parmi ses ouvriers des charpentiers, calfats, forgerons, voiliers et peintres de marine — tout un écosystème de métiers aujourd'hui éteints ou transformés. La cale principale du chantier se situait approximativement là où se trouve aujourd'hui le parking du supermarché de Lormont-centre.

Les témoignages oraux recueillis ces cinq dernières années apportent une dimension humaine irremplaçable à ces documents secs. Madeleine, 84 ans, dont le grand-père était calfat, se souvient des bruits du quartier : « Le marteau sur le calfat résonnait toute la journée, comme une horloge. Quand on n'entendait plus rien, c'est qu'il y avait un problème. » Jean-Louis, 76 ans, décrit les jours de lancement : « Tout le monde descendait au bord de l'eau. On fermait les boutiques. C'était comme une fête de village. »

Le déclin des chantiers a été progressif. La métallisation des coques à partir des années 1890, la concurrence des grands chantiers de Bordeaux et de la Basse-Loire, puis les deux guerres mondiales ont peu à peu vidé les berges lormontaises de leur activité. Le dernier chantier artisanal a fermé dans les années 1960. Les cales ont été remblayées, les hangars démolis. En l'espace d'une génération, une tradition pluriséculaire a disparu du paysage — mais pas de la mémoire.

Si vous possédez des photographies, des outils, des documents ou des souvenirs familiaux liés aux chantiers navals ou aux métiers du fleuve à Lormont, Bassens ou Carbon-Blanc, contactez-nous. Chaque témoignage compte. Notre fonds d'archives documentaires est consultable sur rendez-vous au local de l'association, et une exposition permanente est en cours de préparation pour présenter ces résultats au grand public dès l'année prochaine.


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